Sculpture: Sabrina Gruss

Sabrina fut sommée de venir au monde au début du mois de février 1958 dans le 12e arrondissement de Paris. Elle pose à cette occasion son premier acte de résistance aux forces de la nature et elle ne se rendra qu’aux forceps. C’était moins d’un an après la naissance de son frère.

Par la suite, leur yiddish mama tenta bien de les dévorer afin qu’ils réintègrent l’endroit d’où ils n’auraient jamais dû sortir… En vain.

Son frère fut à l’origine un modèle. Non pas qu’il fut exemplaire mais cet être singulier et dissymétrique était debout et se mouvait grâce à un assemblage de cuir, de fer et de bouts de ficelles ce qui était fort admirable… Et mystérieux car elle avait le sentiment d’être la seule à constater ce phénomène tant était puissant le déni qui rendait muets ses parents.

Mais tout commença vraiment au début des années soixante, lorsque leur père crut enfin réussir à séparer ces espèces de siamois en leur intercalant une petite sœur qui vint très vite se nicher entre eux.

Ils étaient parvenus à réinterpréter l’espace familial, très petit et menaçant, en un monde exaltant et sans limite tant l'imagination de Sabrina déjà était féconde. Seulement voilà, comment intégrer cette nouvelle personne, si différente et tellement vulnérable, étrangère à la culture échafaudée entre eux deux ?

Alors pour cette petite sœur, elle se mit à déconstruire et recomposer toute la matière environnante : les poupées cassées, les bouts de tissus, les bafouillages de bandes dessinées, les jeux incomplets et dépareillés (et beaucoup d’autres choses que sa mère ne retrouva plus jamais). Ainsi, elle lui inventait une pédagogie de la réalité d’à côté, la vraie, celle qui, en proposant un autre regard sur le monde, dévoile sa vérité et offre une chance de le saisir.

Beaucoup plus tard, au début des années 80’, ses professeurs des beaux arts d’Avignon lui expliqueront ce qu’est l’intention artistique et elle réalisera alors que les études permettent de comprendre ce que l’on a appris il y a très longtemps.

Mais revenons aux années 60’. Ne croyez pas que Sabrina racontait des histoires à sa sœur. Non, non ! Elle lui expliquait le monde et en nommait les créatures. Ainsi prirent corps Le Babayou, Sandrépoupou, Titou son double et autres Krabichnouk… personnages effrayants pour le commun des mortels qui s’arrêterait aux apparences ; autant d’anges gardiens pour ceux qui savent les apprivoiser.

Vous comprenez maintenant que ce que vous croyiez être des œuvres d’art sont en réalité des moyens d’invocation. 

Dès lors, la sculptrice Sabrina Gruss hante notre monde de ses créatures d’un autre univers. C’est une danse avec la mort, un jeu de Vanités qui sème un sourire tendre et ironique, un ballet de coquets squelettes parés pour l’ultime fête.

Glaneuse du néant, elle extirpe des landes, des lieux abandonnés et des fourrés racines, crânes d’oiseaux, coquilles vides, os sans sépulcre, dans le secret de son atelier elle se livre à de surprenantes résurrections : rat à tête humaine en tutu constellé de crânes minuscules, un compère à longue queue surgit d’une boîte où gisent, abandonnés peut-être, des poupons ; royale, éternelle Parque, Méduzine dévoile ses charmes sulfureux la tête enrubannée d’un serpent, un rabbin entre en scène, rescapé des tréfonds de son grenier hanté.

Personnages décharnés, parés des vestiges chagrins d’une autre vie, ils bringuebalent leurs os et « presque tous ont quitté la chemise de peau… » tels les Pendus de Rimbaud. Mais ils retrouvent un ailleurs : êtres d’écorce ou de fibres extirpés de la terre ensevelissante, ils proclament haut et fort leur vie retrouvée, fût-elle accompagnée d’animaux ambigus toujours, maléfiques selon, comme rats et serpents…

Thaumaturge pudique, Sabrina Gruss nous ramène avec un humour grinçant à un dialogue avec un monde des ténèbres qu’elle charme pour ne pas se laisser envoûter, et n’en finit pas d’exorciser cet autre côté du miroir où se cachent nos peurs, où naissent nos mauvais rêves, où les prémices de notre histoire plongent leurs racines.

Sans doute le plus vieux jouet de l’histoire, retrouvé dans les tombeaux de l’Egypte antique, la poupée, de confidente en objet rituel n’en finit pas de recueillir, profanes ou sacrés, bien des secrets inavoués. « Bénie soit la providence qui a donné à chacun un joujou : la poupée à l’enfant, l’enfant à la femme, la femme à l’homme, et l’homme au diable » conclut Victor Hugo